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vendredi 8 avril 2016

La septième fonction du langage

Auteur : Laurent Binet
Genre : Policier

Edition : Grasset
Parution : Août 2015
Pages : 495

Prix : 22 euros 

Résumé
25 février 1980, le célèbre écrivain français, Roland Barthes est fauché par une camionnette alors qu'il sort d'un diner avec un certain François Mitterrand. Un mois plus tard, il décède à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Les circonstances de "l'accident" sont troubles, Barthes aurait en effet découvert une mystérieuse "septième fonction du langage" qui fait beaucoup d'envieux. Elle permettrait de convaincre n'importe qui de faire n'importe quoi n'importe quand. Le commissaire Jacques Bayard est dépêché pour faire la lumière sur cette affaire Dans le milieu intellectuel des années 1980, il recrute un jeune thésard, Simon Bayard, spécialiste de la sémiologie comme Barthes. Beaucoup de choses opposent les deux hommes, mais ils devront s'entendre pour résoudre une enquête qui les mènera de Paris à Venise en passant par Bologne et les Etats-Unis...

 Avis de Matthias
25 février 1980, le contexte de la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette de blanchisserie, devant le collège de France, est véridique. La théorie qui tend à en faire un assassinat est, en revanche, une fiction. Comme dans son précédent roman, "HHhH", Laurent Binet prend un malin plaisir à "interroger les rapports entre la réalité et la fiction".  Hormis les deux personnages centraux, Simon et Bayard, la plupart des autres protagonistes ont réellement existé ou existent toujours ! Et c'est parti pour 500 pages jubilatoires. Car ne le nous cachons pas, ce fut un réel plaisir de lire ce roman.

Avec un style assez iconoclaste, l'auteur nous guide d'une main de maître dans ce début des années 1980. Tout y passe, philosophie, politique, sports, questions de société, l'ambiance est parfaitement reconstituée, le décor planté. Même sans l'avoir vécue, on se repère aisément. Laurent Binet précise, cite, décrit et prend même le parti de faire participer le lecteur à la construction de l'intrigue : "Je situe ce café dans tel ou tel quartier parisien, mais vous pouvez bien l'imaginer où vous voulez". Classe.

L'intrigue en elle-même évolue dans deux sphères, l'une philosophique et intellectuelle et l'autre politique. La première occupe une place centrale dans le roman, mais la seconde sera à la conclusion de l'enquête de nos deux héros. L'auteur ajoute en surplus, une société secrète organisant des concours d'éloquence, les services secrets du bloc soviétique et japonais et des gigolos arabes. Au milieu de ce cocktail détonant, notre duo d'enquêteurs, Bayard, flic chevronné, qu'on catalogue trop facilement de "beauf de droite" mais plus malin qu'il n'en a l'air et Simon, thésard gauchiste et idéaliste, tout droit sorti de l'université libre de Nanterre.

Au cours de leur enquête, ils croisent successivement tout le microcosme intellectuel parisien et international ; Foucault, Henry-Lévy (en chemise noire !), Julia Kristeva, Sollers, Althusser, Derrida, Cixous, Eco, Searle, Jakobson (le théoricien des six fonctions du langage), même Sarthe fait une brève apparition. Chacune de ces figures intellectuelles est décrite avec cocasserie dans des scènes hilarantes, comme celle de Michel Foucault se délassant dans un hammam parisien. Cela donne lieu également à de grandes discussions et dialogues philosophiques, qui peuvent être légèrement rébarbatifs à la longue. En effet, il faut être monstrueusement calé pour suivre toutes ces têtes pensantes parler de biopouvoir, de métaphysique, de structuralisme et de poststructuralisme ou pour trancher dans la querelle Derida / Searle autour de la théorie des actes du langage. Binet a confessé lui même avoir passé 5 ans à lire quasi exclusivement les auteurs : la "french théorie". Fort heureusement de petites respirations sont ménagées, comme ces analogies géniales avec les joueurs de tennis de l'époque, Borg, Connors, Mc Enroe, dans le discours de Deleuze. La naïveté, de prime abord, de Bayard permet également de créer un décalage et les intellectuels sont finalement rarement à leur avantage. On note surtout une rivalité exacerbée et finalement ils ont presque tous un mobile pour avoir éliminé Barthes...

Parallèlement à cet univers, on trouve la sphère politique avec en toile de fond l'affrontement entre Giscard d'Estaing et Mitterrand pour la présidentielle de 1981, la revanche de 1974. Chacun des deux camps aimerait bien récupérer cette "septième fonction du langage". Nos deux héros improbables seront même convoqués à l'Elysée, ce qui donnera lieu à une démonstration magnifique de sémiologie par Simon. Les deux poids lourds du paysage politique français sont également flanqués de leurs états majors respectifs, les deux Michel, Poniatowski et d'Ornano chez Giscard, Lang, Fabius, Moati, Attali ou encore Onfray chez Mitterrand. Les descriptions de ces personnages sont hilarantes. Je pense notamment à la "tête de hibou" de l'un d'entre eux, que vous aurez peut-être reconnu.

Pour créer ces dialogues avec ces personnages réels, Laurent Binet a beaucoup lu, compulsé les citations, noté les discours. Son roman peut ressembler à un grand assemblage de ces idées, coupées et redécoupées pour servir l'intrigue. "J'ai joué sur les deux tableaux. Je voulais que le livre soit un roman populaire, un roman pop, mais aussi un livre savant", résume Binet. Roman burlesque mais terriblement intelligent et construit, il devrait vous tenir en haleine jusqu'au bout. Car outre ce que je vous ai déjà raconté, il y aussi, pêle-mêle des scènes de sexe, des orgies, des membres amputés, des morts, des joutes oratoires, la camorra napolitaine, des bombes, des courses poursuites... Un James Bond qui aurait mangé un OSS 117 en quelque sorte. Bref, pas de quoi s'ennuyer non ?

Extrait
« "De Platon."
Puis il se tait, suffisamment longtemps pour produire le malaise qui accompagne toujours un silence qui dure. Et quand il sent que le public se demande pourquoi il gaspille ainsi de précieuses secondes sur son temps de parole, il reprend :
"Mon honorable adversaire a attribué sa citation à Socrate, mais vous avez corrigé de vous-mêmes, n'est-ce pas ?"
Blanc.
"Il voulait dire Platon. Sans les écrits duquel Socrate, sa pensée et sa magnifique apologie de l'oral dans Phèdre, que mon honorable adversaire nous a restituée dans sa quasi-intégralité, nous serait restés inconnus."
Blanc.
"Merci de votre attention." Il se rassoit. »

Note
5/5

1 commentaire :

  1. Tu m'intrigues beaucoup avec ce roman que je ne connaissais pas du tout !

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