MENU

samedi 8 août 2015

Les Belles Endormies

Auteur : Yasunari Kawabata
Titre VO : Nemureru Bijo
Traduction : René Sieffert
Genre : classique

Editions : Le Livre de Poche
Publication : 1982
Pages : 124 pages

Prix : 4,60€

Résumé
Dans quel monde entrait le vieil Eguchi lorsqu'il franchit le seuil des Belles Endormies ? Ce roman, publié en 1961, décrit la quête des vieillards en mal de plaisirs. Dans une mystérieuse demeure, ils viennent passer une nuit aux côtés d'adolescentes endormies sous l'effet de puissants narcotiques. Pour Eguchi, ces nuits passées dans la chambre des voluptés lui permettront de se ressouvenir des femmes de sa jeunesse, et de se plonger dans de longues méditations. Pour atteindre, qui sait ? au seuil de la mort, à la douceur de l'enfance et au pardon de ses fautes.

Avis de Marie
Classique de la littérature japonaise, j'avais envie depuis un moment de me lancer dans cette lecture. Pourtant, je peine encore à trouver mes mots une semaine après avoir fini cette lecture tant celle-ci était étrange
Eguchi est un vieillard qui, sur les conseils de son ami, se rend dans une auberge assez particulière : n'accueillant qu'une clientèle de vieillards, la maison propose des jeunes filles tout juste sorties de l'adolescence (et encore !) plongées artificiellement dans un sommeil très profond. Au fur et à mesure de ses rencontres, Eguchi remontera le temps et nous fera partager son passé amoureux. 

J'ai vu des avis très partagés sur ce roman : certains criaient au chef-d'oeuvre, d'autres disaient être passés à côté. Est-il possible d'être entre les deux pour une telle oeuvre ? Je n'en sais rien mais c'est la position que j'adopterai. Je n'ai pas détesté, je n'ai pas adoré non plus. En réalité, j'ai l'impression que ce qui compte dans ce livre n'est pas tant l'histoire mais ce qui se cache derrière. 
Eguchi, plutôt mitigé et surtout poussé par la curiosité, va accepter de se rendre dans une mystérieuse auberge sur les conseils de son ami. Proposant à des vieillards de dormir paisiblement en compagnie de jeunes filles plongées dans un sommeil dont elles ne pourront sortir de la nuit, Eguchi n'en reste pas moins un client atypique, loin de ces vieillards dits "de tout repos". La propriétaire des lieux ne manquera pas pourtant de lui rappeler les règles de la maison. Il lui est ainsi possible de toucher les jeunes filles mais en aucun cas d'aller plus loin. Sur ce point, la propriétaire est intransigeante. Mais comment s'assurer que rien ne sera fait à ces belles endormies ? Inconscientes de tout ce qu'il se passe autour d'elles, elles sont livrées à la merci des vieillards. Eguchi ne manquera pas de se poser ces questions et bien d'autres encore. Après tout, chacune de ses nuits passées en compagnies de ces belles endormies n'est qu'un prétexte pour évoquer son passé et la place que les femmes ont occupé dans sa vie.

Pendant une grande partie de ma lecture, je n'ai pu m'empêcher d'être mal à l'aise. Le fait que ces jeunes filles soient plongées dans un sommeil artificiel et totalement livrées à la volonté d'hommes beaucoup plus âgés qu'elles était très dérangeant, ce qui est sûrement la volonté de l'auteur. En suscitant le malaise du lecteur, Yasunari Kawabata nous pousse à nous interroger sur ce qui se cache derrière le récit. Plus que l'évocation du passé amoureux de son personnage principal, il s'agit surtout d'une réflexion sur la vieillesse, la mort et l'amour. Bien que le roman soit très court, il est également très dense. Chaque nuit passée en compagnie d'une jeune fille différente permet à Eguchi de remonter le cours du temps et de nous raconter chacune de ses relations avec les femmes ayant croisé sa route. D'un amour de jeunesse à ses filles, en passant par son épouse et sa maîtresse, à travers son regard, nous en apprenons beaucoup sur la relation hommes/femmes. Les femmes n'apparaissent que comme des objets, soumises aux caprices des hommes. Renvoyant l'image de vieillards pathétiques et pervers, l'auteur nous livre une vision des femmes à la position guère enviable. Eguchi, au début réticent à l'idée de dormir près de ces jeunes filles, va pourtant finir par vaincre ses réticences et retourner à plusieurs reprises à l'auberge. Se laisserait-il entraîner lui aussi dans un système qu'il considère comme corrompu ? Devient-il lui aussi corrompu ? En quoi est-il si différent de ces vieillards de tout repos ? Il en vient ainsi à se poser de nombreuses questions, notamment sur l'existence. 

Il s'agit également d'une oeuvre à l'esthétisme et à la poésie prononcés. La beauté ne dure qu'un instant. Confronté à sa fugacité, Eguchi réalise que lui aussi ne pourra échapper aux ravages du temps. Ces jeunes filles endormies dégagent paradoxalement énormément de vie. Le contraste entre la clientèle de vieillard et ces belles est d'autant plus saisissant que chacun se trouve à un extrême de la vie. Décrépis et seuls, ils trouvent dans la contemplation de ces corps encore jeunes et beaux un réconfort à leur vieillesse qu'ils n'acceptent pas. 

Comme vous le voyez, bien que le roman soit assez court, il est possible d'en parler pendant des heures et des heures. Cette lecture m'a laissée perdue, un peu à l'image d'Eguchi lorsqu'il arrive pour la première fois à l'auberge. J'ai aimé le style épuré de l'auteur qui nous fournit pourtant un texte très riche, plein de poésie de sensualité. Alors même que je pensais m'ennuyer au bout d'une vingtaine de pages, j'ai été surprise de voir que j'avais envie de connaître la suite. Jusqu'où les réflexions d'Eguchi allaient-elles le mener ? Pourtant, en soi, le livre ne paraît pas vraiment passionnant. Mais l'auteur réussit à nous emmener dans cet univers onirique et à nous plonger dans un brouillard duquel il faudra trouver le moyen de sortir. 

Poétique et sensuel mais jamais vulgaire, Les Belles Endormies est une invitation à la réflexion. La vieillesse, la mort, l'amour, la vie en général, sont autant de thèmes vastes et profonds que l'auteur aborde en quelques mots seulement pour nous plonger dans une réflexion bien plus intense. Les Belles Endormies est un roman d'une richesse incroyable !

Extraits
"Qu'elle fût vivante, il n'en avait jamais douté, et il avait murmuré cela qui signifiait qu'il la trouvait charmante, mais à peine proférées, ces paroles avaient pris une résonance inquiétante. La fille, endormie sans qu'elle se doutât de rien, avait perdu conscience, mais encore que le cours de son temps vital n'en fût point suspendu, n'en était-elle pas moins plongée dans un abîme sans fond ? Cela ne faisait pas d'elle une poupée vivante, car il n'existe point de poupée vivante, mais l'on en avait fait un jouet vivant afin d'épargner tout sentiment de honte à des vieillards qui déjà n'étaient plus des hommes. Ou mieux encore qu'un jouet, pour des vieillards de cette sorte, elle était, qui sait, la vie en soi."

"L'univers le plus inhumain devient humain par la force de l'habitude. Mille dépravations sont cachées dans les ombres de ce monde."

Note
3,5/5

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire